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Three young women

Martha Weteya, Marie Dawandala, et Damaris Doukouya (de gauche à droite) à la prison de Mokolo

Cameroun : Des jeunes femmes prises pour cible alors qu’elles fuyaient la violence

Marie Dawandala, Damaris Doukouya et Martha Weteya n’avaient que dix-sept ans quand elles ont été interpellées en octobre 2014 dans la région de l’extrême-nord au Cameroun. Aucune des trois jeunes femmes n’avait été scolarisée et elles n’avaient pas les moyens d’engager un avocat pour les défendre. De plus, comme elles ne parlent que la langue fulbé, elles ne comprenaient pas les poursuites pénales, qui se déroulaient en français. Sans conseiller juridique et sans l’assistance systématique d’un interprète, elles ont peiné à comprendre les accusations portées contre elles. Elles ont finalement appris qu’elles étaient accusées de soutenir Boko Haram, le groupe qui avait terrorisé leurs familles et leurs voisins au Nigeria, et dont elles avaient fui la violence. Damaris venait d’accoucher et avait un enfant de trois mois avec elle, et Marie Dawandala était enceinte de six mois. La police a emmené l’enfant en détention aux côtés de sa mère.

Les trois femmes ont quitté leur Cameroun natal pour chercher du travail au Nigeria, où elles vivaient avec leurs maris près de la frontière camerounaise. À cette période, la plupart des personnes résidant dans la zone frontalière entre le Cameroun et le Nigéria ont fui en masse pour échapper à la violence de Boko Haram. Comme beaucoup d’autres personnes cherchant à se réfugier des combats, Marie, Damaris et Martha ont fui sans leurs papiers d’identité.

« Quand on m’a arrêté, on ne m’a pas dit pourquoi. C’est à la gendarmerie à Maroua que j’ai appris que j’étais Boko Haram. Comme j’avais l’enfant que j’allaitais, mon cœur s’est coupé ; j’ai perdu conscience. A mon réveil, mon corps ne m’appartenait plus. Et le sein ne coulait plus. Je ne comprenais pas qu’alors que tout le monde fuyait Boko Haram, je sois accusée d’appartenir à ce groupe. » Damaris 

Après quatre mois en détention policière, les trois femmes et la fille de Damaris ont été transférées à la prison centrale de Maroua. Sans moyens pour payer une caution, elles y sont restées pendant treize mois. Marie a donné naissance à son fils en prison.

Une femme et son fils

Marie Dawandala et son fils Stéphane Dawandala, né en prison et maintenant âgé de cinq ans

Un an et cinq mois après leur arrestation, Marie, Damaris et Martha ont été traduites devant un tribunal militaire, où elles ont appris qu’elles étaient accusées d’immigration irrégulière, d’espionnage en coaction, de bande armée et de coaction d’insurrection. Les autorités ne leur ont que partiellement fourni l’assistance d’un interprète au cours des procédures. Après un procès abrégé, elles ont toutes trois été condamnées à la peine de mort. Leur procès leur a été incompréhensible au point où elles n’ont pas compris qu’elles avaient été condamnées à mort jusqu’à ce qu’une gardienne de prison les en informe à leur retour en prison.

« De retour à la prison, je ne parlais à personne et une gardienne nous a expliqué la décision. C’est là que je cherchais à mourir. Même marcher, je ne voulais plus. Je cherchais tous les moyens pour me donner la mort sur place. Et malheureusement, les gardiennes de prison veillaient sur moi. » Damaris 

« Ayant su quel était le verdict, j’ai aussi cherché tous les moyens pour me suicider. Et comme il n’y avait pas moyen, j’ai passé plus de cinq jours sans manger espérant mourir … une gardienne de prison et une codétenue sont venues me trouver et me demander de ne pas mourir qu’il y a espoir car nous devons faire appel. » – Martha

À l’insu de Marie, Damaris et Martha, le tribunal militaire n’était pas compétent pour les juger. En effet, la loi camerounaise précise que les tribunaux militaires ne peuvent juger que les personnes âgées de plus de 18 ans au moment du crime présumé.

Désormais condamnées à mort, les trois femmes ont été renvoyées à la prison centrale de Maroua. Elles passaient leurs jours et leurs nuits dans une cellule délabrée de la prison réservée aux femmes. Elles avaient du mal à respirer dans les cellules surpeuplées et aux odeurs nauséabondes. Elles n’avaient pas accès à des protections hygiéniques, et la prison ne disposait pas de soins médicaux pour les femmes enceintes ou allaitantes. La nourriture apportée aux détenues par l’administration pénitentiaire était de mauvaise qualité nutritionnelle, composée uniquement de maïs et de légumes, et des organisations humanitaires ont dû intervenir pour fournir de la nourriture supplémentaire. L’administration pénitentiaire ne fournissait que très peu de soins de santé.

« Je manque de tout : comme je ne fais rien, je n’ai pas les moyens de m’offrir ce que je veux. Je n’ai pas d’habit, de caleçon, de soutien, de serviettes hygiéniques ; ce que je porte provient des dons quand nous étions à la prison de Maroua. » – Damaris

« Nous sommes dans le dénuement total ici… Même le bois de chauffage manque. » – Martha

 Leurs enfants ont grandi dans ces conditions difficiles, partageant les repas de leurs mères. Ils n’ont jamais eu accès à une nutrition adéquate ou à un suivi médical suffisant, et l’ombre de la condamnation à mort de leurs mères a plané sur leur enfance.

Une femme et sa fille

Damaris Doukouya et sa fille Tchivet Kaldapa, 5 ans, qui a grandi en prison

Au cours des cinq années suivantes, Marie, Damaris et Martha ont survécu dans ces conditions, faisant de leur mieux pour prendre soin de leurs enfants. Parce qu’elles étaient qualifiées de terroristes, elles ont été stigmatisées par les gardiens de prison et les autres prisonniers. Leurs familles savaient que les autorités peuvent soupçonner de complicité ceux qui rendent visite à un parent accusé de terrorisme. Une simple tentative de visite peut même entraîner des poursuites pénales. Pendant leurs cinq années d’emprisonnement, Marie, Damaris et Martha n’ont pas reçu un seul visiteur.

« J’ai été accusée d’être Boko Haram alors que je ne connais rien. Là où je me trouve jusqu’à ma mort ce mauvais mot de Boko Haram est à jamais gravé sur moi et sonne toujours dans ma tête. » – Marie

En 2019, l’avocat camerounais Nestor Toko, président du Réseau des avocats camerounais contre la peine de mort, s’est rendu à Maroua et a rencontré les trois femmes en prison. Convaincu qu’elles avaient été accusées à tort et consterné par le récit de leur arrestation et de leur procès, il a accepté de les représenter bénévolement. Il a parcouru régulièrement les 24 heures de route depuis la ville côtière de Douala pour rencontrer ces femmes et leur assurer qu’il se battrait pour qu’elles aient un nouveau procès. Il a soutenu leur défense en appel. En 2019, la Cour d’appel militaire a annulé les condamnations à mort des trois femmes, et a ordonné qu’elles soient rejugées devant un tribunal civil.

En attendant leur nouveau procès, Marie, Damaris, Martha et leurs enfants ont été transférés dans une prison secondaire dans la petite ville de Mokolo, où les conditions de détention sont encore plus pénibles. Contrairement à Maroua, il n’y a pas, à Mokolo, d’ONG pour apporter une aide, même modeste, aux prisonniers démunis. Elles ne reçoivent rien de plus que le régime alimentaire inadéquat de la prison et continuent de porter les vêtements à présent délabrés qui leur avaient été donnés à Maroua, car la prison ne leur fournit aucun objet personnel. En réponse aux menaces posées par le Covid-19 qui se propage rapidement dans les prisons surpeuplées du Cameroun, un ordre religieux a proposé de prendre en charge leurs deux enfants, aujourd’hui âgés de cinq ans. Face à un choix impossible, Marie et Damaris ont accepté d’être séparées de leurs enfants avec l’assurance qu’une religieuse accompagnerait leurs enfants pour leur rendre visite deux fois par mois. À ce jour, elles n’ont reçu aucune visite ni aucune nouvelle des enfants qui ont passé toute leur vie incarcérée aux côtés de leur mère.

« La religieuse a obtenu l’accord des autorités pour récupérer nos enfants. La séparation avec mon garçon était volontaire mais je n’avais pas le choix. N’ayant aucun moyen de m’en occuper que pouvais-je faire ? » – Marie

« Normalement deux fois par mois, mon enfant doit venir avec la religieuse en prison. Mais cela fait trois mois que je n’ai pas vu ma fille. Pour prendre l’enfant, la religieuse a obtenu l’accord de l’administration pénitentiaire et elle est venue vers moi. La séparation avec ma fille n’est pas facile mais je n’ai pas le choix. » – Damaris

Pour la première fois depuis leur condamnation en 2014, Marie, Damaris et Martha espèrent qu’elles seront un jour libérées.

Trois femmes, deux enfants, et un homme

L’avocat Nestor Toko avec Marie, Damaris, Martha et leurs enfants, lors d’une visite en prison